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 " LA BIBLE ENFIN EXPLIQUEE PAR DEUX AUMONIERS A S.M.L.R.D.P"           par M. DE VOLTAIRE du siècle des lumieres
p1

(1) le texte hébreu, c' est-à-dire, phénicien,
syriaque, porte expressément : les dieux fit, et non
pas : Dieu créa, deus creavit, comme le porte la
vulgate. C' est une phrase commune aux langues
orientales, et souvent les grecs ont employé ce
trope, cette figure de mots.
(2) tohu bohu signifie à la lettre, sans dessus
dessous. C' est proprement le chaut-ereb de
Sanconiaton le phénicien, dont les grecs prirent
leur chaos et leur erebe . Sanconiaton écrivit
incontestablement avant le temps où l' on place
Moyse.
On ne voit pas de chaos expressément marqué
chez les persans : les égyptiens semblent ne l' avoir
pas connu. Les indiens encor moins : il n' y a rien
dans les écrits chinois venus jusqu' à nous qui ait le
moindre rapport à ce cahos, à son débrouillement,
à la formation du monde. De tous les peuples
policés, les chinois paraissent les seuls qui
aient reçu le
p2

monde tel qu' il est, sans vouloir deviner
comment il fut fait ; n' ayant point de révélation
comme nous, ils se turent sur la création : ce
furent les phéniciens qui parlerent les premiers
du cahos. Voyez Sanconiaton cité par Eusebe
évêque de Césarée, comme un auteur authentique.
(3) l' auteur sacré place ici la formation de la
lumiere quatre jours avant la formation du soleil ;
mais toute l' antiquité a cru que le soleil ne
produit pas la lumiere, qu' il ne sert qu' à la
pousser, et qu' elle est répandue dans l' espace.
Descartes même fut long-tems dans cette erreur.
C' est Romer le danois, qui le premier a
démontré que la lumiere émane du soleil et en
combien de minutes. Les critiques osent
dire que si Dieu avait d' abord répandu la lumiere
dans les airs pour être poussée par le soleil et
pour éclairer le monde, elle ne pouvait être
poussée, ni éclairer, ni être séparée des ténebres,
ni faire un jour du soir au matin, avant que le
soleil existât : cette théorie est contraire
(disent-ils) à toute physique et à toute raison :
mais ils doivent songer que l' auteur sacré n' a pas
prétendu faire un traité de philosophie et un cours
de physique expérimentale. Il se conforma aux
opinions de son tems, et se proportionna en
tout aux esprits grossiers des juifs pour lesquels il
écrivait : sans quoi il n' aurait été entendu de
personne. Il est vrai que la genese est encore
difficile à entendre ; aussi les juifs en
défendirent la lecture avant l' âge de
vingt-cinq ans ; et cette défense fut
aisément exécutée dans un pays où les livres furent
toujours extrêmement rares.
Ce dogme, que Dieu commença par la création
de la lumiere, est entiérement conforme à
l' opinion de l' ancien Zoroastre, et des premiers
persans : ils diviserent la lumiere des ténebres ;
jusques là les hébreux et les persans furent
d' accord ; mais Zoroastre
p3

alla bien plus loin. La lumiere et les ténebres
furent ennemis, et Harimane, dieu de la nuit fut
toujours révolté contre Oromaze, le dieu du jour :
c' était une allégorie sensible, et d' une
philosophie profonde. voyez hide chapitre ix.
il a paru en 1774 un ouvrage sur les six jours de
notre création par le docteur Chrisander,
professeur en théologie. Il assure que Dieu créa le
second jour la matiere électrique et ensuite la
lumiere, qu' alors la vénérable trinité qui
n' avoit point reçu de dehors l' idée exemplaire de
la lumiere vit que la lumiere était bonne et
avait sa perfection
. Tout le commentaire de
Mr Chrisander est dans ce goût, il faut en
féliciter notre siecle.
(4) racach signifie le solide, le ferme, le
firmament. Tous les anciens croyaient que les cieux
étaient solides, et on les imagina de cristal,
puisque la lumiere passait à travers. Chaque astre
était attaché et dans son ciel épais et
transparent : mais comment un vaste amas d' eau
pouvait-il se trouver sur ces firmaments ! Ces
océans célestes auroient absorbé toute la lumiere
qui vient du soleil et des étoiles, et qui est
réfléchie des planetes. La chose était impossible,
n' importe ; on était assez ignorant pour penser que
la pluie venait de ces cieux supérieurs, de
cette plaque, de ce firmament. C' est le sentiment
d' Origene, de st Augustin, de st Cyrille, de
st Ambroise, et d' un nombre considérable de
docteurs.
Pour avoir de la pluie il fallait que l' eau tombât
du firmament. On imagina des fenêtres, des
cataractes qui s' ouvraient et se fermaient : c' est
ainsi que dans l' Amérique septentrionale les
pluies étoient formées par les querelles d' un petit
garçon céleste, et d' une petite fille céleste qui
se disputaient une cruche remplie d' eau ; le petit
garçon cassait la cruche, et il pleuvait.
p4

(5) c' était encor une idée universellement
répandue dans notre occident, que l' homme était
formé à l' image des dieux. finxit in effigiem
moderantum cuncta deorum.
l' antiquité profane
étoit antropomorfite. Ce n' était pas l' homme qu' elle
imaginait semblable aux dieux : elle se figurait
des dieux semblables aux hommes. C' est pourquoi
tant de philosophes disaient que si les chats
s' étaient forgés des dieux, ils les auraient fait
courir après des souris. La genese, en ce point
comme en plusieurs autres, se conforme toujours à
l' opinion vulgaire, pour être à la portée
des simples.
(6) voilà l' homme et la femme créés ; et
cependant quand tout l' ouvrage de la création est
complet, le seigneur fait encor l' homme ; et il
lui prend une côte pour en faire une femme. Ce
n' est point, sans doute, une contradiction : ce
n' est qu' une maniere plus étendue d' expliquer ce
qu' il avait d' abord annoncé.
p5

(7) il l' avoit créé pour le faire : c' est une
expression hébraïque qu' il est difficile de rendre
littéralement. Elle ressemble à ces phrases fort
communes ; en s' en allant, ils s' en allerent ; en
pleurant, ils pleurerent.
Une remarque plus importante est que le premier
Zoroastre fit créer l' univers en six temps qu' on
appella les six gahambars ; ces six temps qui
n' étaient pas égaux composerent une année de trois
cents soixante et cinq jours. Il y manquait six
heures ou environ ; mais c' était beaucoup que dans
des temps si reculés Zoroastre ne se fût trompé
que de six heures ; nous ne croyons pas que le
premier Zoroastre eût neuf mille ans d' antiquité,
comme on l' a dit ; mais il est incontestable que la
religion des persans existait depuis très
long-tems.
(8) ce ne peut être sur tout le globe que cette
fontaine versait ses eaux. Il faut apparemment
entendre par toute la terre l' endroit où était
le seigneur. Il n' y avait point encor de pluie ;
mais il y avait des eaux inférieures ; et il faut
que ces eaux inférieures eussent produit cette
fontaine.
(9) Dieu lui souffla un souffle, prouve qu' on
croyait que la vie consiste dans la respiration.
Elle en fait effectivement une partie essentielle.
Ce passage fait voir, ainsi que tous les autres,
que Dieu agissait comme nous, mais dans une
plénitude infinie de
p6

puissance : il parlait, il donnait ses ordres, il
arrangeait, il soufflait, il plantait, il
pétrissait, il se promenait, il faisait tout de ses
mains.
(10) ce jardin, ce verger d' éden, était nécessaire
pour nourrir l' homme et la femme. D' ailleurs dans
les pays chauds où l' auteur écrivait, le plus grand
bonheur était un jardin avec des ombrages.
Long-temps avant l' irruption des bedoins juifs en
Palestine, les jardins de la Saana auprès
d' Aden ou éden, dans l' Arabie, étaient
très-fameux ; les jardins des Hespérides en
Afrique l' étaient encor davantage. La province de
Bengale, à cause de ses beaux arbres et de sa
fertilité s' appelle toujours le jardin par
excellence ; et aujourd' hui même encor le grand
mogol dans ses édits nomme toujours le bengale
le paradis terrestre .
On trouve aussi un jardin, un paradis terrestre
dans l' ancienne religion des persans ; ce paradis
terrestre s' appellait shang dizoucho : il est
appellé jran vigi dans le sadder qu' on peut
regarder comme un abrégé de la doctrine de cette
ancienne partie du monde.
Les bracmanes avaient un pareil jardin de temps
immémorial. Le révérend pere Don Calmet
bénédictin de la congrégation de st Vanne et de
st Idulphe, dit en propres mots : nous ne
doutons point que le lieu où fut planté le
paradis terrestre ne subsiste encore
.
(11) cet arbre de vie, et cet arbre de la science
ont toujours embarrassé les commentateurs. L' arbre
de vie a-t-il quelque rapport avec le breuvage de
l' immortalité, qui de temps immémorial eut tant de
vogue dans tout l' orient ? Il est aisé d' imaginer un
p7

fruit qui fortifie et qui donne de la santé : c' est ce
qu' on a dit du coco, des dattes, de l' anana, du
ginsing, des oranges ; mais un arbre qui donne la
science du bien et du mal est une chose
extraordinaire. On a dit du vin qu' il donnait de
l' esprit : facundi calices quem non fecere
disertum !
mais jamais le vin n' a fait un
savant : il est difficile de se faire une idée
nette de cet arbre de la science : on est forcé
de le regarder comme une allégorie. Le champ de
l' allégorie est si vaste, que chacun y bâtit à son
gré : il faut donc s' en tenir au texte sacré sans
chercher à l' approfondir.
(12) les commentateurs conviennent assez que le
Physon est le Phase : c' est un fleuve de la
Mingrelie qui a sa source dans une des branches les
plus inaccessibles du Caucase. Il y avait
sûrement beaucoup d' or dans ce pays, puisque
l' auteur sacré le dit. C' est aujourd' hui un
canton sauvage, habité par des barbares qui ne
vivent que de ce qu' ils volent. à l' égard du
bdellium, les uns disent que c' est du beaume, les
autres que ce sont des perles.
(13) pour le Géon, s' il coule en éthiopie, ce ne
peut être que le Nil : et il y a environ
dix-huit cents lieues des sources du Nil à celles
du Phase. Adam et ève auraient eu bien de la peine
à cultiver un si grand jardin. Les sources du
Tygre et de l' Euphrate ne sont qu' à soixante
lieues l' une de l' autre ; mais dans les
parties du globe les plus escarpées et les plus
impratiquables : tant les choses sont changées.
Ce Tygre qui va chez les assyriens prouve que
l' auteur
p8

vivait du temps du royaume d' Assyrie ; mais
l' établissement de ce royaume est un autre cahos.
Remarquons seulement ici que le fameux rabin
Benjamin De Tudele qui voyagea dans le douzieme
siecle en Afrique et en Asie, donne le nom de
Phison au grand fleuve d' éthiopie ; nous parlerons
de ce Benjamin quand nous en serons à la
dispersion des dix tribus.
(13 bis) l' empereur Julien, notre ennemi, dans
son trop éloquent discours réfuté par st Cyrille, dit
que le seigneur Dieu devait au contraire ordonner à
l' homme sa créature de manger beaucoup de cet
arbre de la science du bien et du mal ; que
non-seulement Dieu lui avait donné une tête
pensante qu' il fallait nécessairement instruire,
mais qu' il était encor plus indispensable de lui
faire connaître le bien et le mal, pour qu' il
remplît ses devoirs ; que la défense était
tyrannique et absurde, que c' était cent fois pis
que si on lui avait fait un estomac pour l' empêcher
de manger. Cet empereur abuse des apparences qui
sont ici en sa faveur pour accabler notre religion de
mépris et d' horreur : mais notre sainte religion
n' étant pas la juive, elle s' est soutenue par les
miracles contre les raisons de la philosophie :
d' ailleurs la mythologie était aussi absurde que la
genese le parut à l' empereur Julien, et sa
religion n' avait pas comme la nôtre une suite
continue de miracles et de prophéties, qui ont
soutenu mutuellement ce divin édifice.
(14) ce n' était sans doute qu' une peine
comminatoire ; puisqu' Adam et ève mangerent de
ce fruit, et
p9

vécurent encore neuf cents trente années.
St Augustin dans son premier livre, des mérites des
pécheurs, dit qu' Adam serait mort dès ce
jour-là s' il n' avait pas fait pénitence.
Le premier Zoroastre avait aussi placé un homme
et sa femme dans le paradis terrestre. Le premier
homme était Micha , et la premiere femme
Mishana . Chez Sanconiaton ce sont d' autres
noms. Chez les bracmanes c' est Adimo et Procriti.
Chez les grecs, c' est Prométhée et Pandore ;
mais des siecles entiers de philosophes ne
reconnurent pas plus un premier homme qu' un premier
arbre. Chaque nation fit son systême, et toutes
avaient besoin de la révélation de Dieu même
pour connaître ces choses sur lesquelles on
dispute encore, et qu' il n' est pas donné à l' homme
de connaître.
(15) cela suppose qu' il y avait déja un langage
très-abondant, et qu' Adam connaissant tout d' un
coup les propriétés de chaque animal, exprima
toutes les propriétés de chaque espece par un seul
mot ; de sorte que chaque nom étoit une définition.
Ainsi le mot qui répond à cheval, devait annoncer
un quadrupede avec ses crins, sa queue, son
encolure, sa vitesse, sa force. Le mot qui répond à
éléphant, exprimait sa taille, sa trompe, son
intelligence, etc. Il est triste qu' une
si belle langue soit entiérement perdue. Plusieurs
savans s' occupent à la retrouver. Ils y auront de la
peine.
On a demandé si Adam nomma aussi les poissons.
Plusieurs peres croient qu' il ne nomma que ceux
p10

des quatre fleuves du jardin ; mais tous les
poissons du monde pouvaient venir par ces quatre
fleuves ; les baleines pouvaient arriver de
l' océan par l' embouchure de l' Euphrate.
(16) st Augustin de genesi croit que Dieu
ne rendit point à Adam sa côte ; et qu' ainsi
Adam eut toujours une côte de moins : c' était
apparemment une des fausses côtes ; car le manque
d' une des côtes principales eut été trop dangereux :
il serait difficile de comprendre comment on
arracha une côte à Adam sans qu' il le sentît ; si
cela ne nous était pas révélé. Il est aisé de voir
que cette femme formée de la côte d' un homme, est
un symbole de l' union qui doit régner dans le
mariage : cela n' empêche pas que Dieu ne formât
réellement ève de la côte d' Adam, à la lettre un
fait allégorique n' en est pas moins un fait.
(17) plusieurs peuplades sont encor sans aucun
vêtement. Il est très probable que le froid fit
inventer les habits. Les femmes surtout se firent des
ceintures pour recevoir le sang de leurs regles.
Quand tout le monde est nud, personne n' a honte
de l' être. On ne rougit que par vanité : on craint
de montrer une difformité que les autres n' ont pas.
(18) le serpent passait en effet, du temps de
l' auteur sacré, pour un animal très intelligent et
très
p11

fin. Il était le symbole de l' immortalité chez les
égyptiens. Plusieurs peuplades l' adoraient en
Afrique. L' empereur Julien demande quelle langue il
parlait ? Les chevaux d' Achille parlaient grec ; et
le serpent d' ève devait parler la langue
primitive. La conversation de la femme et du serpent
n' est point racontée comme une chose surnaturelle et
incroyable, comme un miracle, ou comme une
allégorie. Nous verrons bientôt une ânesse qui
parle ; et nous ne devons point être surpris que
les serpens, qui avaient plus d' esprit que les
ânes, parlassent encor mieux. On voit les animaux
parler dans plusieurs histoires orientales. Le
poisson Oannès sortait deux fois par jour de
l' Euphrate pour prêcher le peuple. On a recherché
si le serpent d' ève était une couleuvre, ou une
vipere, ou un aspic, ou une autre espece ; mais
on n' a aucune lumiere sur cette question.
(19) il est difficile de savoir ce que le serpent
entendait par des dieux ; de savans commentateurs
ont dit que c' étaient les anges : on leur a répondu
qu' un serpent ne pouvait connaitre les anges ; mais
par la même raison il ne pouvait connaitre les
dieux. Quelques-uns ont cru que la malignité du
serpent voulait par là introduire déjà la pluralité
des dieux dans le monde ; mais il vaut mieux s' en
tenir à la simplicité du texte que de se perdre
dans des systêmes.
p12

(20) le seigneur se promene ; le seigneur parle ;
le seigneur souffle ; le seigneur agit toujours
comme s' il était corporel. L' antiquité n' eut point
d' autre idée de la divinité. Platon passe pour le
premier qui ait fait dieu d' une substance déliée,
qui n' était pas tout-à-fait corps. Les critiques
demandent sous quelle forme Dieu se montrait à
Adam, à ève, à Caïn, à tous les patriarches, à
tous les prophetes, à tous ceux auxquels il parla
de sa propre bouche. Les peres répondent qu' il avait
une forme humaine, et qu' il ne pouvait se faire
connaitre autrement ayant fait l' homme à son
image ; c' était l' opinion des anciens grecs,
adoptée par les anciens romains.
(21) il est palpable que tout ce récit est dans
le stile d' une histoire véritable, et non dans le
goût d' une invention allégorique. On croit voir un
maître puissant à qui son serviteur a désobéi : il
appelle le serviteur qui se cache et qui ensuite
s' excuse. Rien n' est plus simple et plus
circonstancié ; tout est historique. Quand
l' esprit-saint daigne se servir d' un apologue,
il a soin de nous en avertir. Joatham,
dans le livre des juges, assemble le peuple sur la
montagne de Garisim, et lui conte la fable des
arbres qui voulurent se choisir un roi, comme
Ménénius raconta au peuple romain la fable de
l' estomach
p13

et des membres. Mais, dans la genese, il
n' y a pas un mot qui fasse sentir que l' auteur
débite un apologue. C' est une histoire suivie,
détaillée, circonstanciée d' un bout à l' autre.
On trouve dans le Zenda-Vesta l' histoire d' une
couleuvre tombée du ciel en terre pour y faire du
mal. Dans la mythologie le serpent Ophionée fit la
guerre aux dieux. Un autre serpent régna avant
Saturne. Jupiter se fit serpent pour jouir de
Proserpine sa propre fille ; toutes allégories
difficiles à entendre, supposé qu' elles soient
allégories.
(22) une preuve indubitable que la genese est
donnée pour une histoire réelle, c' est que l' auteur
rend ici raison pourquoi le serpent rampe. Cela
suppose qu' il avait auparavant des jambes et des
pieds avec lesquels il marchait. On rend aussi
raison de l' aversion qu' ont presque tous les
hommes pour les serpens. Il est vrai que les
serpens ne mangent point de terre ; mais on le
croyait, et cela suffit.
p14

(23) l' auteur rend aussi raison des douleurs de
l' enfantement et de l' empire de l' homme sur la
femme. Il est vrai que ces punitions ne sont pas
générales, et qu' il y a beaucoup de femmes qui
accouchent sans douleur, et beaucoup qui ont un
pouvoir absolu sur leurs maris. Mais c' est assez que
l' énoncé de l' auteur sacré se trouve communément
véritable.
(24) l' auteur écrivait en Palestine, où l' on
mangeait du pain : et en effet les laboureurs ne le
mangent qu' à la sueur de leur visage ; mais tous les
riches le mangent plus à leur aise. L' auteur se
serait exprimé autrement, s' il avait vécu dans les
vastes pays où le pain était inconnu, comme dans les
Indes, dans l' Amérique, dans l' Afrique
méridionale, et dans les autres pays où l' on vivait
de chataignes et d' autres fruits. Le pain est
encor inconnu dans plus de quinze-cents lieues de
côtes de la mer glaciale : mais l' auteur, écrivant
pour des juifs, ne pouvait parler que de leurs
usages.
On fait une autre objection : c' est qu' il n' y avait
point de pain du temps d' Adam, que par conséquent
si Dieu lui parla, s' il l' habilla lui et sa
femme, s' il les chassa du jardin d' éden, il ne
put les condamner à manger à la sueur de leur
front, un pain qu' ils ne mangerent pas. Mais on
verra que l' auteur sacré parle presque toujours
par anticipation.
p15

(25) nous avons vu que tout est historique dans
la genese. Il est positif que Dieu daigna faire de
ses mains un petit habillement pour Adam et
ève, comme il est positif qu' il leur parla, qu' il
se promena dans le jardin. L' ironie amere, dont il
se sert en leur parlant cette fois, est de la même
vérité. Il eût été trop hardi à l' écrivain sacré de
mettre dans la bouche de Dieu ces paroles
insultantes, si Dieu ne les avait pas
effectivement prononcées. Ce serait une
prophanation. Aussi nos commentateurs déclarent
que tout se passa mot-à-mot comme il est
dit dans la ste écriture.
(26) chérub signifie un boeuf ; charab
labourer. Les juifs ayant imité plusieurs usages
des égyptiens, sculpterent grossiérement des
boeufs, dont ils firent des especes de sphinx, des
animaux composés, tels qu' ils en mirent dans le
saint des saints. Ces figures avaient deux faces,
une d' homme, une de boeuf, et des aîles, des
jambes d' homme et des pieds de boeuf. Aujourd' hui
les peintres nous représentent les chérubins
avec des têtes d' enfant sans corps, et ces
têtes ornées de deux petites aîles, et c' est ainsi
qu' on les voit dans plusieurs de nos églises.
p16

(27) tous les anciens prêtres prétendirent que
les dieux préféraient des offrandes de viandes à des
offrandes de fruits. On commença par des fruits ;
mais bientôt on en vint aux moutons, aux boeufs,
et ce qui est exécrable, à la chair humaine. L' auteur
sacré n' entre point ici dans ce détail. Il ne dit
pas même que Dieu mangeait les agneaux présentés
par Abel ; mais vous verrez bientôt dans
l' histoire d' Abraham que les dieux mangerent chez
lui.
(28) il n' y a rien d' allégorique encor une fois
dans tout ce récit. Dieu rejette positivement ce
que l' aîné Caïn lui donne, et agrée les viandes du
cadet ; l' aîné s' en fâche, et tue son frere à
quelques pas de Dieu même. Dieu emploie la même
ironie dont il s' était servi avec Adam et ève ; et
Caïn répond insolemment comme un méchant valet qui
n' a nulle crainte de son maître.
(29) il est étonnant, disent les critiques, que
p17

Dieu pardonne sur le champ à Caïn l' assassinat de
son frère, et qu' il le prenne sous sa protection.
Il est étonnant qu' il lui donne une sauve-garde
contre tous ceux qui pourraient le tuer, lorsqu' il
n' y avait que trois personnes sur la terre, lui, son
pere, et sa mere.
Il est étonnant qu' il protege un assassin, un
fratricide, lorsqu' il vient de punir à jamais et de
condamner aux tourmens de l' enfer tout le genre
humain, parce qu' Adam et Heva ont mangé du bois de
la science du bien et du mal.
Mais, il faut considérer qu' il n' est jamais question
dans le pentateuque de cette damnation du genre
humain, ni de l' enfer, ni de l' immortalité de l' ame,
ni d' aucun de ces dogmes sublimes qui ne furent
développés que si longtemps après. On tira ces
notions en interprêtant les écritures, et en les
allégorisant. L' écrivain sacré ne donne d' autre
punition à Adam que de manger son pain à la sueur
de son corps, quoiqu' il n' y eut pas encor de pain.
Le châtiment d' ève est d' accoucher avec douleur ;
et tous les deux doivent mourir au bout de plusieurs
siecles : ce qui suppose qu' ils étaient nés pour
être immortels.
(30) Caïn bâtit une ville aussitôt après avoir tué
son frere. On demande quels ouvriers il avait pour
bâtir sa ville, quels citoyens pour la peupler,
quels arts et quels instrumens pour construire des
maisons ?
Il est clair que l' écrivain sacré suppose beaucoup
d' événemens intermédiaires, et n' écrit point selon
notre méthode, qui n' a été employée que très tard.
p18

(31) on n' a jamais su ce que Lameck entendait
par ces paroles. L' auteur ne dit ni quel homme il
avait tué, ni par qui il fut blessé, ni pourquoi on
vengera sa mort soixante et dix-sept fois sept fois.
Il semble que les copistes aient passé plusieurs
articles qui liaient ces premiers événemens de
l' histoire du genre humain. Mais le peu qui nous
reste des théogonies phéniciennes, persanes,
syriennes, indiennes, égyptiennes, n' est pas mieux
lié. Le st esprit, comme nous l' avons dit, se
conformait aux usages du temps. On ne sait pas
précisément en quel temps le pentateuque fut écrit.
Il y a sur cette époque plus de quatre-vingt
opinions différentes.
(32) l' auteur sacré revient à ce qu' il a déjà dit.
Peut-être les copistes ont fait ici quelque
transposition, comme plusieurs peres l' ont
soupçonné, mais le point le plus important, c' est
que Dieu ayant fait Adam à son image et
ressemblance, Adam engendre Seth à son image et
ressemblance aussi. C' est la preuve la plus forte
que les juifs croyaient Dieu corporel, ainsi que
les peuples voisins, dont ils apprirent à lire et
à écrire. Il serait difficile de donner un autre
sens à ces paroles. Adam ressemble à Dieu,
Seth ressemble à Adam, donc Seth ressemble
à Dieu.
p19

(33) on a cru qu' Adam fut enterré à Hébron ;
parce qu' il est dit dans l' histoire de Josué
qu' Adam, le plus grand des géants, y est
enterré
. La plupart des premiers descendans
d' Adam vécurent comme lui plus de neuf siecles.
C' était l' opinion des peuples de l' orient et des
égyptiens, que la vie des premiers hommes avait été
vingt fois, trente fois plus longue que la nôtre,
parce que la nature étant plus jeune avait alors
plus de force ; mais il n' y a que la révélation
qui puisse nous l' apprendre. Au reste aucune
autre nation que la juive ne connut Adam ; et
les arabes ne connurent ensuite Adam que par
les juifs.
(34) voilà deux énoch ; le premier, fils de
Caïn ; et le second, fils d' Adam par Seth et
Jared.
(35) les peres et les commentateurs affirment
qu' en effet énoch fils de Jared est encor en vie.
Ils disent qu' énoch et élie, qui sont
transportés hors du monde, reviendront avant le
jugement dernier, pour prêcher contre
l' ante-christ pendant douze-cents soixante jours ;
mais qu' élie ne prêchera qu' aux juifs, et
qu' énoch prêchera à tous les autres hommes.
Plusieurs savans ont prétendu qu' énoch était
l' anach des phrygiens, lequel vécut trois cents ans.
D' autres ont dit qu' énoch était le soleil ;
d' autres,
p20

que c' était Saturne, et qu' Adam signifiait en
Asie le premier jour de la semaine, et énoch le
septieme jour.
Les juifs, dans la suite, débiterent qu' énoch
avait écrit un livre de la chute des anges ; et
st Jude en parle dans son épître. On sait assez que
ce livre est supposé ; que la chute des anges est
une ancienne fable des indiens, et qu' elle ne fut
connue des juifs que du temps d' Auguste et de
Tibere ; qu' ils supposerent alors le livre
d' énoch, septieme homme après Adam.
(36) c' était l' opinion de toute l' antiquité que
les planetes étaient habitées par ces êtres puissans
appellés dieux, et que ces dieux venaient faire
souvent des enfans aux filles des hommes. Toute
la terre fut remplie de ces imaginations. Les fables
de Bacchus, de Persée, de Phaëton, d' Hercule,
d' Esculape, de Minos, d' Amphitrion, l' attestent
assez. Origene, st Justin, Athénagore,
Tertullien, st Cyprien, st Ambroise, assurent
que les anges, amoureux de nos filles, enfanterent
non des géants, mais des démons...
(37) cependant il est dit que Noë vécut
neuf-cents ans ; mais il faut l' excepter de la
sentence portée contre le genre-humain, parce-qu' il
était un homme juste. Il faut encor avouer que
plusieurs autres vécurent longtemps après jusqu' à
quatre et cinq-cents ans ; et que depuis le temps
de la tour de Babel jusqu' à celui d' Abraham, la
vie commune était de quatre à cinq-cents années. Il
n' est pas aisé de concilier toutes ces choses ;
mais il faut lire l' écriture avec un esprit de
soumission.
p21

(38) les filles eurent donc ces géants de leur
commerce avec les anges. On ne nous dit point
de quelle taille étaient ces géants. On nous
rapporte que Sertorius trouva le corps du géant
Anthée, qui était long de quatre-vingt-dix piés. Le
révérend pere Dom Calmet nous instruit, qu' on
trouva de son temps le corps du géant Teutobocus ;
mais sa taille n' approchait pas de celle du géant
Anthée : celle du géant Og était aussi très
médiocre en comparaison ; son lit n' était que de
treize piés et demi.
(39) les critiques ont trouvé mauvais que Dieu
se repentit ; mais le texte appuie si
énergiquement sur ce repentir de Dieu, et sur la
douleur dont son coeur fut saisi, qu' il paroit
trop hardi de ne pas prendre ces expressions à la
lettre. Dieu dit expressément qu' il exterminera
de la face de la terre les hommes, les animaux, les
reptiles, les oiseaux. Cependant il n' est point dit
que les animaux eussent péché.
(40) Bérose le caldéen rapporte que l' arche,
bâtie par le roi Xissutre, avait
trois-mille six-cents
p22

vingt-cinq piés de long, et quatorze-cents-cinquante
de largeur ; et qu' il bâtit cette arche par l' ordre
des dieux, qui l' avertirent d' une inondation prochaine
du Pont-Euxin. Cette arche se reposa sur le mont
Ararat comme celle de Noë. Et plusieurs
particularités de la conduite de ce roi sont
semblables à celles dont la ste écriture nous parle.
Le roi Xissutre avait plus de monde dans son arche
que Noë, lequel n' avait avec lui que sa femme, ses
trois fils et ses trois belles-filles. Mr Le
Pelletier, marchand de Rouen, a supputé, dans un
petit livre imprimé avec les pensées de Pascal,
que l' arche pouvait contenir tous les animaux de la
terre ; mais il ne les a pas comptés, et il a
oublié de dire de quoi on nourrissait la
prodigieuse quantité d' animaux carnassiers, et de
nous apprendre comment huit personnes purent
suffire pendant un an à donner à manger et à boire
à tous ces animaux, et à vider leurs excrémens.
Au reste, il y a eu plusieurs inondations sur le
globe : celle du temps de Xissutre, celle du temps
de Noë qui ne fut connue que des juifs, celle
d' Ogigès et de Deucalion, célebres chez les grecs,
celle de l' ile Atlantide, dont les égyptiens
firent mention dans leurs annales.
(41) les critiques incrédules, qui nient tout,
nient aussi ce déluge, sous prétexte qu' il n' y a
point en effet de fontaines du grand abîme, et de
cataractes des cieux ; etc., etc. Mais on le
croyait alors, et les juifs avaient emprunté ces
idées grossieres des
p23

syriens, des caldéens et des égyptiens. Des
accessoires peuvent être faux, quoique le fonds soit
véritable. Ce n' est pas avec les yeux de la raison
qu' il faut lire ce livre, mais avec ceux de la foi.
(42) l' eau ne pouvait à la fois s' élever de quinze
coudées au-dessus des plus hautes montagnes, qu' en
cas qu' il se fût formé plus de douze océans l' un sur
l' autre, et que le dernier eût été vingt-quatre fois
plus grand que celui qui entoure aujourd' hui les
deux hémispheres. Aussi tous les sages
commentateurs regardent ce miracle comme le plus
grand qui ait jamais été fait ; puisqu' il fallut
créer du néant tous ces océans nouveaux, et les
anéantir ensuite. Cette création de tant d' océans
n' était pas nécessaire pour le déluge du
Pont-Euxin du temps du roi Xissutre, ni pour
celui de Deucalion, ni pour la submersion de
l' île Atlantide. Ainsi le miracle du déluge de
Noë est bien plus grand que celui des autres
déluges.
(43) la même chose est racontée, dans le
caldéen Bérose, de l' arche du roi Xissutre. Les
incrédules prétendent que cette histoire est prise
de ce Bérose, qui pourtant n' écrivit que du temps
d' Alexandre ; mais ils disent que les livres
juifs étaient
p24

lors inconnus de toutes les nations. Ils disent qu' un
aussi petit peuple que les juifs, et aussi
ignorant, qui n' avait jamais fréquenté la mer,
devait imiter ses voisins, plutôt qu' être imité
par eux ; que ses livres furent écrits très tard,
que probablement Bérose avait trouvé l' histoire
de l' inondation du Pont-Euxin dans les anciens
livres caldéens, et que les juifs avaient puisé à
la même source. Tout cela n' est qu' une supposition,
une conjecture, qui doit disparaître devant
l' autenticité des livres-saints.
(44) l' expression, qui donne ici une main aux
bêtes carnassieres au lieu de griffe, est
remarquable : et l' opinion générale que les bêtes
avaient de la raison comme nous, n' est pas
contestée. Dieu fait ici un pacte avec les bêtes
comme avec les hommes. C' est pourquoi, dans le
lévitique, on punit également les bêtes et les
hommes qui ont commis ensemble le péché de la chair.
Aucune bête ne pouvait travailler le jour du sabath.
L' ecclésiastique dit que les hommes sont
semblables aux bêtes, qu' ils n' ont rien de plus
que les bêtes
. Jonas dans Ninive fait
jeûner les hommes et les bêtes, etc... on voit
même que les bêtes parlaient souvent comme les
hommes dans toute l' antiquité.
p25

(45) le texte sacré ne dit pas, mon arc qui est
dans les nuées sera désormais le signe de mon pacte,
mais, je mettrai mon arc dans les nuées ; ce qui
suppose qu' auparavant il n' y avait point eu
d' arc-en-ciel. C' est ce qui a fait supposer qu' avant
le déluge universel il n' y avait point eu encor de
pluie, puisque l' arc-en-ciel n' est formé que par les
réfractions et les réflexions des rayons du soleil
dans les gouttes de pluie. Encor une fois il est
clair que la bible ne nous a pas été donnée pour
nous enseigner la géométrie et la physique.
(46) Noë ne passa pour être l' inventeur de la
vigne que chez les juifs ; car c' était chez toutes les
autres nations Bak ou Bacchus, qui avait le
premier enseigné l' art de faire du vin. Il est
surprenant que Noë, le restaurateur du genre
humain, ait été ignoré de toute la terre ; mais il
est encor plus étrange qu' Adam, le pere de tous les
hommes, ait été aussi ignoré de tous les hommes
que Noë.
Des commentateurs prétendent que Cham n' avait
que dix ans lorqu' il trouva son pere ivre, et qu' il
vit ses parties viriles. Mais le texte dit
positivement qu' il avait un fils marié, lequel
fils est Canaan.
p26

Il semble que l' auteur veuille justifier par-là les
malédictions portées contre le peuple de Canaan, et
l' irruption des arabes juifs qui mirent depuis le
Canaan à feu et à sang, et qui exterminerent dans
plus d' un lieu les hommes et les bêtes. L' auteur
juif insiste souvent sur cette malédiction portée
contre les cananéens, pour s' en faire un droit sur ce
pays, à ce que prétend Spinosa. Mais Spinosa est
trop suspect : les juifs d' Amsterdam l' avaient
excommunié et assassiné ; il lui est pardonnable
de ne les avoir point aimés.
Un autre juif, bien plus ancien et non moins
savant, ne reconnaît point Noë pour l' inventeur du
vin. C' est Philon. Voici comme il parle dans le
récit de sa députation à l' empereur Caïus
Caligula. Bacchus, le premier planta la vigne,
en tira une liqueur si utile et si agréable au
corps et à l' esprit, qu' elle leur fait oublier
leurs peines, les réjouit et les fortifie.

comment se peut-il faire que Philon, si attaché
à sa secte, ne reconnût pas Noë pour l' inventeur
du vin ?
(47) Sem, Cham et Japhet sont représentés comme
ayant régné sur l' Europe, l' Asie et l' Afrique.
Car Eusebe dit que Noë, par son testament, donna
toute la terre à ses trois fils ; toute l' Asie à
Sem, l' Afrique à Cham, et l' Europe à Japhet. Or
ce n' était pas certainement maudire Cham que de lui
donner la troisieme partie du monde. Il paraît
impossible
p27

de concilier la malédiction avec une si
prodigieuse bénédiction. Il est encor difficile de
comprendre comment les trois enfans de Noë
quitterent leur pere, qui s' enivra probablement en
Arménie, pour aller régner dans des parties du
monde où il n' y avait personne. Avant qu' on regne
sur un peuple, il faut que ce peuple existe : c' est
une anticipation. Nous passons ici tous les
petits-fils de Noë, inconnus longtemps au reste du
monde, ainsi que leur pere. Toutes ces vérités
seront développées dans la suite.
(48) chacun selon sa langue, semble montrer que
les descendans de Noë parlaient déjà chacun une
langue différente ; et cela semble contredire
l' histoire qui va suivre, des nouvelles langues
formées tout d' un coup à Babilone. Ce sont toujours
des obscurités à chaque page. Ces nuages ne peuvent
être dissipés que par une soumission parfaite à la
bible et à l' église.
(49) toutes ces nations, dont on fait le
dénombrement, ne composent qu' un petit peuple dans la
Palestine. C' est en partie ce pays dont les juifs
s' emparerent. Il est vrai qu' on ne voit pas
comment
p28

les descendans de Cham allerent s' entasser dans
cette petite région, au lieu d' occuper les rivages
fertiles de l' Afrique, et surtout de l' égypte.
Mais il ne faut point demander compte des oeuvres de
Dieu.
(50) comment la terre pouvait-elle n' avoir
qu' une levre ? Comment tous les hommes parlaient-ils
une même langue, après que l' auteur a dit que
chaque peuple avait sa langue différente ? Et
comment tant de peuples purent-ils exister après le
déluge du vivant même de Noë ? L' esprit humain ne
peut trouver de solution à ces difficultés. Le seul
parti qui reste aux savans est de supposer qu' il y a
eu des fautes de copistes ; et la seule ressource
des simples est de se soumettre avec vénération.
(51) on demande encor comment l' auteur peut
dire que tous les hommes partirent de l' orient,
après avoir dit qu' ils peuplerent l' occident, le
midi, et le nord ?
(52) le texte fait effectivement descendre Dieu
pour voir cet ouvrage. Les dieux, dans tous les
p29

systêmes, descendaient sur la terre pour s' informer
de tout ce qui s' y passait, comme des seigneurs qui
visitent leur domaine. Ce n' était point une maniere
de parler, c' était à la lettre ; et cette idée
était si commune, qu' il n' est pas surprenant que
l' auteur sacré s' y soit conformé toujours.
(53) st Jérome, dans son commentaire sur Isaïe,
dit que la tour de Babel avait déjà quatre mille
pas de hauteur ; ce qui ferait vingt-mille piés si
c' étaient des pas géométriques. Elle était donc dix
fois plus élevée que les piramides d' égypte.
Plusieurs auteurs juifs lui donnent encor une plus
grande élévation. La genese place cette prodigieuse
entreprise cent dix-sept ans après le déluge. Si la
population du genre-humain avait suivi l' ordre qu' elle
suit aujourd' hui, il n' y aurait eu ni assez
d' hommes ni assez de temps pour inventer tous les
arts nécessaires dont un ouvrage si immense
exigeait l' usage. Il faut donc regarder cette
avanture comme un prodige, ainsi que celle du
déluge universel.
Un prodige non moins grand est la formation subite
de tant de langues qui se formerent en un
instant. Les commentateurs ont recherché quelles
langues-meres naquirent tout d' un coup de cette
dispersion des peuples ; mais ils n' ont jamais fait
attention à aucune des langues anciennes qu' on parle
depuis l' Indus jusqu' au Japon. Il serait
curieux de compter le nombre des différents
langages qui se parlent aujourd' hui dans tout
l' univers. Il y en a plus de trois cents dans ce
que nous connaissons de l' Amérique, et plus de
trois mille dans ce que nous
p30

connaissons de notre continent. Chaque province
chinoise a son idiôme ; le peuple de Pékin
entend très difficilement le peuple de Canton ; et
l' indien des côtes de Malabar n' entend point
l' indien de Bénarès. Au reste, toute la terre
ignora le prodige de la tour de Babel ; il ne
fut connu que des écrivains hébreux.
(54) il semble d' abord évident par le texte que
Tharé, ayant engendré Abraham à soixante et dix
ans, et étant mort à deux-cents cinq, Abraham
avait cent trente-cinq ans et non pas soixante et
quinze, quand il quitta la Mésopotamie. Saint
étienne suit ce calcul dans son discours aux juifs.
Cette difficulté a paru inexplicable à st Jérome et
à st Augustin. Nous nous garderons bien de croire
entendre ce que ces grands saints n' ont point
entendu.
(55) il y a d' Aran à Canaan deux cents lieues
environ : il fallait un ordre exprès de Dieu pour
quitter le pays le plus fertile et le plus beau de la
p31

terre, et pour entreprendre un si long voyage vers
un pays moins bon, habité par quelques barbares,
dont Abraham ne pouvait entendre la langue.
(56) ces mots, or le cananéen était alors dans
cette terre,
ont été le sujet d' une grande
dispute entre les savans. Il semble en effet que les
cananéens avaient été chassés de cette terre lorsque
l' auteur sacré écrivait. Cependant ils y étaient du
temps de Moyse ; et Josué ne saccagea qu' une
trentaine de bourgs des cananéens : les juifs
furent depuis tantôt esclaves tantôt maîtres d' une
partie du pays, jusqu' à David. C' est ce qui a fait
conjecturer que la genese n' a pu être écrite du
temps de Moyse, mais après David. Nous dirons en
leur lieu les autres raisons de cette opinion. Mais
nous avertissons qu' il faut s' en rapporter à
l' église, dont les décisions, comme on sait, sont
infaillibles, tandis que les opinions des doctes
ne sont que probables.
(57) la Palestine en effet est un pays montagneux,
qui n' a jamais porté beaucoup de bled. Elle
ressemble à la Corse, qui a des olives, des
paturages, et peu de froment.
p32

(58) puisqu' il y avait un roi d' égypte, ce pays
était donc déjà très peuplé. pharaon était le
nom générique du roi. on, signifiait en
égyptien le soleil ; et phara , le maître, ou
l' éleve. Presque tous les rois orientaux se sont
intitulés freres ou cousins du soleil et de la lune.
Bochart dit que pharaon signifiait un crocodile ;
mais il y a loin d' un crocodile au soleil.
(59) cette conduite d' Abraham a été séverement
censurée ; mais st Augustin l' a défendue dans son
livre contre le mensonge. Plusieurs critiques se sont
étonnés que Sara, femme du fils d' un potier, âgée
de soixante et cinq ans, ayant fait le voyage
d' égypte à pied, ou tout au plus sur son âne, ait
paru si belle à toute la cour du roi d' égypte, et
ait été mise dans le serrail de ce monarque.
Ces choses n' arriveraient pas aujourd' hui ; mais
elles étaient frequentes alors ; puisque nous verrons
Sara enlevée par un autre roi longtems après,
pour sa beauté, à l' âge de quatre-vingt-dix ans.
(60) puisqu' il revenait d' égypte dans le Canaan,
il est clair qu' il remontait juste vers le nord, et
non
p33

pas vers le midi. Ces petites méprises, qui sont
probablement des copistes, ne dérobent rien à la
véracité de l' auteur sacré.
(61) c' était donc l' or et l' argent que lui avait
donné le pharaon d' égypte ; car il n' y avait pas
d' apparence que le fils d' un potier eût apporté
beaucoup d' or en Canaan.
(62) puisqu' il y avait un grand roi d' égypte, il
pouvait y avoir aussi de grands rois de Sennaar, de
Pont, de Perse, et des autres rois des nations. Il
paraît étrange que de si puissants monarques se soient
ligués de si loin contre des chefs de cinq petites
bourgades, qui habitaient un pays aride, sauvage et
désert.
L' auteur sacré dit ici que ces grands rois se
donnerent rendez-vous dans la vallée des bois, qui est
aujourd' hui le lac Asphaltide, ou la mer salée.
Vous verrez qu' ensuite il ne dit point que cette
vallée des bois ait été changée en mer salée, et
qu' il insinue même le contraire.
p34

(63) on fait ici plusieurs difficultés. On
demande comment Abram, qui n' avait pas un pouce
de terre dans ce pays, avait pourtant un assez grand
nombre de domestiques pour en choisir trois cents
dix-huit ? Et comment avec cette poignée de valets
il défit les armées de cinq rois si puissants, et les
poursuivit jusqu' à Dan qui n' était pas encore
bâti. Quelques interprêtes ont substitué Damas à
Dan ; mais il y a un chemin de cent milles du pays de
Sodome à Damas ; et le texte dit ensuite qu' il les
poursuivit jusqu' auprès de Damas.
Cette guerre d' Abraham contre tant de rois,
semble avoir quelque rapport avec les anciennes
traditions persannes, dont on trouve des vestiges
dans le savant Hide. Les persans prétendaient
qu' Abraham avait été leur prophête et leur roi, et
qu' il avait eu une guerre contre Nembrod. Il est
constant, comme nous l' observons ailleurs, qu' ils
appellerent leur religion Millat Abraham ,
ou Ibrahim ; Kiss Abraham , ou Ibraïm .
On a prétendu qu' il était le brama des indiens ;
qu' ensuite les persans l' adopterent, et qu' enfin les
juifs, qui vinrent et qui écrivirent très
longtems après, s' approprierent Abraham. Il
résulte que ce nom avait été fameux dans l' orient
de temps immémorial.
Nous nous en tenons ici à l' histoire hébraïque.
Peut-être un jour ceux qui voyagent dans l' Inde, et
qui apprennent la langue sacrée des anciens
bracmanes, nous en apprendront-ils davantage.
p35

(64) cette adoption était fort commune en
orient. Un pere ou une mere mettait l' enfant d' un
autre sur ses genoux, et cela suffisait pour le
légitimer. La poligamie d' ailleurs était en usage
dans la sainte écriture. Lamech avait eu deux
femmes. Mais on dispute pour savoir si Agar était
une seconde femme, ou simplement une concubine.
L' opinion la plus commune est qu' Agar ne fut que
concubine. Car si elle avait été la seconde femme
d' Abraham, son enfant n' aurait pas pu appartenir à
Sara ; il serait demeuré à la véritable mere.
De-plus Abraham n' aurait pas chassé Agar son
épouse, et son fils aîné Ismaël, en leur donnant,
pour tout viatique, un pain et un pot d' eau. Il
est cruel sans doute de renvoyer ainsi sa
servante et l' enfant qu' on lui a fait ; mais il
eût été plus abominable de chasser ainsi sa femme,
dont l' écriture ne dit point qu' il eût à se plaindre.
p36

(65) on a remarqué que cet ange du seigneur,
qui ramene Agar à Abram étant grosse d' Ismaël, ne
la ramene plus quand elle est chassée avec son fils.
(66) c' était une opinion fort ancienne qu' on ne
pouvait voir le visage d' un dieu, sans mourir.
Vous verrez même dans l' exode que Dieu ne se
laissa voir que par derriere à Moyse par la fente
d' un rocher : quoiqu' il soit dit que Moyse voyait
Dieu face-à-face.
(67) Sadaï était le nom que quelques peuples de
Syrie donnaient à Dieu. Ils l' appellaient tantôt
Sadaï, tantôt Adonaï, tantôt Jehovah, ou El, ou
Eloa, ou Melch, ou Bel, selon les différentes
dialectes. On prétend que Sadaï signifiait
l' exterminateur : d' autres disent que c' était le
dieu des champs ; et d' autres le dieu des
mammelles.
(68) on connaît peu la différence d' Abram à
Abraham. On a prétendu qu' Abram signifiait pere
illustre, et Abraham pere de plusieurs. Les
persans crurent toujours qu' il y avait eu un
Abram surnommé Zerdust , qui leur avait
enseigné la religion ; et les grecs l' appellerent
Zoroastre . Des savans ont cru qu' Abram n' était
autre que le brama des indiens ; et que la religion
des indiens, qui subsiste encor, était la plus
ancienne de toutes. Mais il est difficile de
pénétrer dans ces ténebres ; et le meilleur parti est
d' en croire le texte et l' église.
p37

(69) cela contredit tous les écrivains de
l' antiquité, qui s' accordent à dire que les
égyptiens et les éthiopiens inventerent la
circoncision ; mais il n' y eut en égypte que les
prêtres et les initiés qui se firent couper le
prépuce, comme un signe d' association qui les
distinguait du genre humain. Les arabes prirent
cette coutume. On prétend qu' en éthiopie on
circoncisait aussi les filles. Dieu ordonne ici
de faire mourir quiconque n' aura pas eu le prépuce
coupé. Cependant la circoncision ne fut point
observée par les juifs en égypte pendant
deux-cents-cinq ans. Et les six-cents trente-mille
combattans, que le texte dit avoir suivi Moyse,
ne furent point circoncis dans le désert.
(70) on ne sait pas précisément quelle différence
essentielle est entre saraï et sara . Les
commentateurs ont dit que saraï signifiait
madame, et sara la dame.
(71) si Tharé en effet avait engendré Abraham à
soixante et dix ans, et si Abraham fût parti
d' Aran
p38

à l' âge de cent-trente-cinq, et si on y ajoutoit les
huit ans qui s' écoulerent de son arrivée en
Canaan jusqu' à cette entrevue de Dieu et de lui,
il avait alors cent quarante-trois ans ; et c' est
une raison de plus pour rire. Cependant vous le
verrez se marier dans trente ans, après la mort de
Sara sa femme.
(72) les mahométans, qui se croient descendus
d' Ismaël, ou qui représentent la race d' Ismaël,
coupent encor le prépuce à leurs enfans, quand ils
ont treize ans ; mais les juifs le coupent au bout
de huit jours.
(73) voici un nouvel exemple du singulier joint
avec le pluriel. Il y a ici trois hommes ; et ces
trois hommes sont trois dieux, et Abraham ne parle
qu' à un seul ; et ensuite il parle à tous trois.
Quelques-uns
p39

ont cru que cela signifiait la sainte trinité. Cette
explication a été combattue, parce que le mot de
trinité ne se trouve dans aucun endroit de
l' écriture. Il ne nous appartient pas d' approfondir
cette question.
(74) trois sata de farine font un épha ; et
si l' épha contient vingt-neuf pintes, trois sata de
farine font quatre-vingt-sept pintes. C' était
prodigieusement de pain. L' usage était chez les
orientaux de servir d' un seul plat en grande quantité.
Le kema ou kaïmac qu' Abraham fit
lui-même, était une espece de fromage à la crème,
dont la mode a continué chez les mahométans : ils
ont un conte intitulé le kaïmac et le serpent ,
dont ils font grand cas, et qui a été traduit par
Senecé, valet de chambre d' Anne D' Autriche,
mere de Louis Xiv. Il est dit dans l' histoire
des arabes qu' on servit du kaïmac au repas des
noces de Mahomet avec Cadishé.
(75) si je suis en vie, est une façon de parler
ordinaire. Ni un ange, ni un dieu ne pouvait
douter
p40

qu' il ne dût être en vie dans un an. Et comme ces
voyageurs ne se donnaient point pour des dieux,
ils pouvaient emprunter le langage des hommes ;
mais, puisqu' ils prédirent l' avenir, ils se
donnaient au moins pour prophetes.
(76) c' est Dieu même ici qui parle, et qui dit,
je reviendrai si je suis en vie . C' est qu' il ne
se donne encor à Abraham que pour un homme.
Dom Calmet trouve une ressemblance visible
entre l' avanture d' Abraham et celle du bon homme
Irius à qui Jupiter, Neptune et Mercure
accorderent un enfant en jettant leur semence sur un
cuir de boeuf dont l' enfant naquit. Il est bien
clair, dit Calmet, que le nom d' Irius est le même
que celui d' Abraham.
(77) cette conversation de Dieu et d' Abraham,
et tous ces détails, sont de la plus grande
naïveté. L' auteur rend compte de tout ce qui s' est
fait et de tout ce qui s' est dit, comme s' il y avait
été présent. Il a donc été inspiré sur tous les
points par Dieu-même ; sans quoi il ne serait qu' un
conteur de fables. Ceux qui ont dit que toute cette
histoire n' était qu' allégorique, ont été bien hardis.
Ils ont prétendu que Dieu et les deux anges, qui
vinrent chez Abraham, ne mangerent point ; mais
firent semblant
p41

de manger. Or si cela était, on pourrait en dire
autant de toute la sainte écriture : rien ne serait
arrivé de ce qu' on raconte : tout n' aurait été
qu' en apparence : l' écriture serait un rêve
perpétuel ; ce qu' il n' est pas permis d' avancer.
(78) il n' est pas vrai à la lettre que toutes les
nations de la terre descendent d' Abraham ; puisqu' il
y avait déjà, dès longtemps, de grands peuples
établis, et que lui-même avait battu cinq grands rois
avec trois-cents dix-huit valets. On ne peut pas
entendre non plus, par toutes les nations, les gens
de Canaan, puisqu' on suppose qu' ils furent tous
massacrés. Il est difficile d' entendre, par toutes
les nations, les mahométans et les chrétiens qui sont
les ennemis mortels des juifs. On peut dire que le
christianisme a été prêché dans la plupart des
nations ; que le christianisme vient du judaïsme, et
que le judaïsme vient d' Abraham. Mais tous les
peuples, qui n' ont point reçu le christianisme, les
japonois, les chinois, les tartares, les indiens,
les turcs, ne peuvent être regardés comme bénis.
Ce sont de petites difficultés qui se rencontrent
souvent ; et par dessus lesquelles il faut passer
pour aller à l' essentiel. Cet essentiel est la
piété, la foi, la soumission entiere au chef de
l' église, et aux conciles écuméniques. Sans cette
soumission, qui pourrait comprendre par son seul
entendement comment Dieu s' entretenait si
familiérement avec Abraham, sur le point d' abîmer
et de brûler cinq villes entieres ? Quelle langue
Dieu parlait ? Comment il fit rire Sara ?
Comment il mangea ? Chaque mot peut faire naître
un doute dans l' ame la plus fidele. Ne lisons
p42

donc point l' écriture dans la vaine espérance de
l' entendre parfaitement ; mais dans la ferme
résolution de la vénérer, en n' y entendant pas plus
que les commentateurs.
p43

(79) nous avouons que le texte confond ici plus
qu' ailleurs l' esprit humain. Si ces deux anges, ces
deux dieux, étaient incorporels, ils avaient donc
pris un corps d' une grande beauté pour inspirer des
desirs abominables à tout un peuple. Quoi ! Les
vieillards et les enfans, tous les habitans sans
exception viennent en foule pour commettre le péché
infame avec ces deux anges ! Il n' est pas dans la
nature humaine de commettre tous ensemble
publiquement une telle infamie, pour laquelle on
cherche toujours la retraite et le silence. Les
sodomites demandent ces deux anges comme on demande
du pain en tumulte dans un temps de famine. Il n' y a
rien dans la mythologie qui approche de cette
horreur inconcevable. Ceux qui ont dit que les trois
dieux, dont deux étaient allés à Sodome, et un
était resté avec Abraham, étaient Dieu le pere, le
fils et le saint esprit, rendent encor le crime des
sodomites plus exécrable, et cette histoire plus
incompréhensible.
La proposition de Loth aux sodomites, de coucher
tous avec ses deux filles pucelles, au lieu de
coucher avec ces deux anges, ou ces deux dieux,
p44

n' est pas moins révoltante. Tout cela renferme la
plus détestable impureté, dont il soit fait mention
dans aucun livre.
Les interpretes trouvent quelque rapport entre
cette avanture et celle de Philémon et de Baucis ;
mais celle-ci est bien moins indécente, et
beaucoup plus instructive. C' est un bourg que les
dieux punissent d' avoir méprisé l' hospitalité ; c' est
un avertissement d' être charitables ; il n' y a nulle
impureté. Quelques-uns disent que l' auteur sacré a
voulu rencherir sur l' histoire de Philémon et
Baucis, pour inspirer plus d' horreur d' un crime
fort commun dans les pays chauds. Cependant les
arabes voleurs, qui sont encor dans ce désert
sauvage de Sodome, stipulent toujours que les
caravanes, qui passent par ce désert, leur donneront
des filles nubiles, et ne demandent jamais de
garçons.
Cette histoire de ces deux anges n' est point
traitée ici en allégorie, en apologue ; tout est au
pié de la lettre, et on ne voit pas quelle
allégorie on en pourrait tirer pour l' explication
du nouveau testament, dont l' ancien est une figure,
selon tous les peres de l' église.
p45

(80) l' auteur ne dit point ce que devinrent les
deux gendres de Loth qui demeuraient dans sa
maison avec ses filles, et qui ne les avaient pas
encor épousées. Il faut qu' ils aient été
enveloppés dans la destruction générale. Cependant
l' auteur ne dit point que ces deux gendres de
Loth fussent coupables du même excès d' impureté
abominable pour laquelle les sodomites furent
brûlés avec la ville. Il ne paraît pas par le texte
qu' ils fussent de la troupe qui voulut violer les
deux anges, puisqu' ils étaient dans la maison.
La proposition du pere Loth, d' abandonner ses
deux filles à la lubricité des sodomites, semble
presque aussi insoutenable que la furieuse passion
de tout ce peuple pour ces deux anges.
(81) cette métamorphose d' édith femme de
Loth en statue de sel, a été encor une grande pierre
d' achoppement. L' historien Joseph assure, dans
ses antiquités, qu' il a vu cette statue, et qu' on la
montrait encore de son temps. L' auteur du livre de
p46

la sagesse dit qu' elle subsiste comme un
monument d' incrédulités. Benjamin De Tudele, dans
son fameux voyage, dit qu' on la voit à deux
parasanges de Sodome. St Irénée dit qu' elle a
ses regles tous les mois. Aujourd' hui les voyageurs
ne trouvent rien de tout cela. Quand les romains
prirent Jérusalem, ils ne furent point curieux de voir
la statue de sel. Ni Pompée, ni Titus, ni
Adrien, n' avaient jamais entendu parler de Loth,
de sa femme édith et de ses deux filles, ni
d' Abraham, ni d' aucun homme de cette famille. Le
temps n' était pas encor venu où elle devait être
connue des nations.
Les commentateurs disent que la fable d' Euridice
est prise de l' histoire d' édith, femme de Loth.
D' autres croient que la fable de Niobé changée en
statue, fut pillée de ce morceau de la genese. Les
savans assurent qu' il est impossible que les grecs
aient jamais rien pris des hébreux, dont ils
ignoraient la langue, les livres, et jusqu' à
l' existence ; et que les grecs ne purent savoir qu' il
y avait une Judée que du temps d' Alexandre.
L' historien Flavian Joseph l' avoue dans sa
réponse à Appion. Les grecs, les romains, les rois
de Syrie, et les ptolémées d' égypte, surent que les
juifs étaient des barbares et des usuriers, avant
de savoir qu' ils eussent des livres.
(82) le texte ne dit point que la ville de
Sodome et les autres furent changées en un lac : au
contraire, il dit qu' Abraham ne vit que
des étincelles, de la cendre et de la fumée comme
celle d' un four dans toute cette terre
. Il faut
donc que Sodome, Gomore et les trois autres
villes, qui formaient la pentapole , fussent
bâties au bout du lac. Ce lac en effet
p47

devait exister et former le dégorgement du
Jourdain. La plus grande difficulté est de
concevoir comment il y avait cinq villes si riches et
si débauchées dans ce désert affreux qui manque
absolument d' eau potable, et où l' on ne trouve
jamais que quelques hordes vagabondes d' arabes
voleurs, qui viennent dans le temps des
caravannes. On est toujours surpris qu' Abraham et
sa famille aient quitté le beau pays de la
Caldée pour venir dans ces déserts de sable et de
bitume, où il est impossible aux hommes et aux
animaux de vivre. Nous ne prétendons point
éclaircir toutes ces obscurités ; nous nous en tenons
respectueusement au texte.
(83) Ségor était une ville du voisinage.
Quelques commentateurs la placent à
quarante-cinq milles de Sodome ; et Loth quitta
Ségor pour aller dans une caverne avec ses deux
filles. Le texte ne dit point d' ailleurs ce qu' il
fit lorsqu' il vit sa femme changée en statue de
sel. Il ne dit point non plus le nom de ses filles.
L' idée d' énivrer leur pere pour coucher avec lui
dans la caverne est singuliere. Le texte ne dit
point où elles trouverent du vin ; mais il dit que
Loth jouit de ses filles sans s' appercevoir de
rien, soit quand elles coucherent avec lui, soit
quand elles s' en allerent. Il est très difficile de
jouir d' une femme sans le sentir ; surtout si
elle est pucelle. C' est un fait que nous ne
hazardons pas d' expliquer.
Il est vrai que cette histoire a quelque rapport
avec celle de Myrrha et de Cyniras. Les deux
filles de Loth eurent de leur pere les moabites et
les ammonites. Myrrha avait eu dans l' Arabie
Adonis de son pere Cyniras. Au reste on ne voit pas
pourquoi les filles de Loth craignaient que le
monde ne finît, puis qu' Abraham avait déjà
engendré Ismaël de sa servante, que toutes les
nations étaient
p48

dispersées, et que la ville de Ségor, dont ces
filles sortaient, et la ville de Tsobar, étaient
tout auprès. Il y a là tant d' obscurités que le seul
parti est toujours de se soumettre, sans oser rien
approfondir.
(84) voici qui est aussi extraordinaire que tout
le reste, quoique d' un autre genre. Premierement
on voit un roi dans Gérar, désert horrible, où,
depuis ce temps, il n' y a eu aucune habitation.
Secondement Sara est encor enlevée pour sa beauté ;
ainsi qu' en égypte, quoique l' écriture lui donne
alors quatre-vingt-dix ans. Troisiemement, elle
était
p49

grosse dans ce temps-là même de son fils Isaac.
Quatriemement Abraham se sert de la même adresse
qu' en égypte, et il dit que sa femme est sa soeur.
Cinquiemement il dit qu' en effet il avait épousé sa
soeur fille de son pere et non de sa mere.
Sixiemement les commentateurs disent qu' elle était
sa niece. Septiemement Dieu avertit en songe le
roi de Gérar que Sara est la femme d' Abraham.
Huitiemement ce roi, ou ce chef d' arabes-bédouins,
donne à Abraham, ainsi que le roi d' égypte, des
brebis, des boeufs, des serviteurs et des servantes,
et mille pieces d' argent. Neuviemement le dieu des
hébreux apparait à Abimeleck roi ou chef des
arabes de Gérar, aussi bien qu' à Abraham et à
Loth. Cependant Abimeleck, roi de Gérar, n' était
point de la religion d' Abraham : Dieu n' avait fait
un pacte qu' avec Abraham et sa semence.
Dixiemement, Loth, que Dieu sauva miraculeusement
de l' incendie miraculeuse de Sodome, n' était pas
non plus de la semence d' Abraham. Il est, par son
double inceste, pere de deux nations idolâtres. Ce
sont autant de nouvelles difficultés pour les
doctes, et autant d' objets de docilité et de
soumission pour nous.
p50

(85) si la conduite d' Abraham paraît extraordinaire,
si sa crainte d' être tué à cause de la beauté
d' une femme nonagénaire paraît la chose du monde
la plus chimérique, la conduite du chef des arabes
de Gérar paraît bien généreuse, et son discours très
sage. Mais pourquoi Abraham dit-il, les dieux et
non pas Dieu, éloim et non pas éloï, les
commentateurs disent que c' est parce que trois
éloim lui étaient apparus, et non pas un seul
éloï, ou éloa.
(86) il faut que ce roi du désert ait retenu Sara
longtemps, pour que toutes ces femmes se soient
apperçues qu' elles avaient la matrice fermée, et
qu' elles ne pouvaient enfanter. La maladie, dont
elles furent affligées, n' est pas spécifiée. On ne
sait si Dieu se contenta de les rendre stériles,
ce dont on ne peut être assuré qu' au bout de
quelques années ; ou si Dieu les rendit inhabiles
à recevoir les
p51

embrassemens d' Abimeleck. Cette expression
fermer la vulve peut signifier l' un et l' autre.
Mais dans les deux cas il paraît qu' Abimeleck
voulut leur rendre, ou leur rendit le devoir
conjugal : et qu' il n' était point tenté de donner
la préférence à une femme de quatre-vingt-dix ans.
Tout cela est encore une fois, un grand sujet de
surprise, et un grand objet de la soumission de
notre entendement.
(87) nous avons déjà dit qu' en supputant le
temps où Abraham naquit, il devait avoir
cent-soixante ans, au moins, au rapport de
st étienne, et selon la lettre du texte. Mais,
selon le cours de la nature humaine, il est aussi
rare de faire des enfans à cent ans qu' à cent
soixante. Aussi la naissance d' Isaac est un
miracle évident ; puisque Sara n' avait plus ses
regles, lorsqu' elle devint grosse.
(88) si Abraham était un seigneur si puissant,
s' il avait été vainqueur de cinq rois avec trois
cent dix-huit hommes de l' élite de ses domestiques,
si sa femme lui avait valu tant d' argent de la part
du roi
p52

d' égypte et du roi de Gérar, il paraît bien dur et
bien inhumain de renvoyer sa concubine et son
premier-né dans le désert, avec un morceau de pain et
une cruche d' eau, sous prétexte que ce
premier-né jouait avec le fils de Sara. Il exposa
l' un et l' autre à mourir dans le désert. Il fallut
que Dieu lui-même montrât un puits à Agar, pour
l' empêcher de mourir. Mais comment tirer l' eau de
ce puits ? Lorsque les arabes-vagabonds trouvaient
quelque source saumâtre sous terre dans cette
solitude sabloneuse, ils avaient grand soin de la
couvrir et de la marquer avec un bâton. Quel emploi
pour le créateur du monde (dit Mr Boulenger) de
descendre du haut de son trône éternel pour aller
montrer un puits à une pauvre servante à qui on a
fait un enfant dans un pays barbare, que des juifs
nomment Canaan !
Nous pourrions dire à ces détracteurs que Dieu
voulut par-là nous enseigner le devoir de la
charité. Mais la réponse la plus courte est qu' il
ne nous appartient ni de critiquer, ni d' expliquer
la ste écriture, et qu' il faut tout croire sans
rien examiner.
p53

(89) on ne sait point ce que c' est que la terre
de la vision . L' hébreu dit dans la terre de
Moria
. Or Moria est la montagne sur laquelle
on bâtit depuis le temple de Jérusalem. C' est ce
qui a fait croire depuis à quelques savans
téméraires que la genese ne put être écrite dans le
désert par Moyse, qui, n' étant point entré dans le
Canaan, ne pouvait connaître la montagne Moria.
On a recherché si dans le temps où l' on place
Abraham les hommes étaient déjà dans l' usage de
sacrifier des enfans à leurs dieux. Sanconiaton
nous apprend qu' Ileus avait déjà immolé son fils
Jéhud longtemps auparavant. Mais depuis, l' histoire
est remplie du récit de ces horribles sacrifices.
On remarque qu' Abraham avait intercédé pour les
habitans de Sodome qui lui étaient étrangers, et
qu' il n' intercéda pas pour son propre fils. On
accuse aussi Abraham d' un nouveau mensonge, quand
il dit à ses deux valets, nous ne ferons qu' aller
mon fils et moi, et nous reviendrons. Puisqu' il
allait sur la montagne pour égorger son fils, il
ne pouvait, dit-on, avoir l' intention de revenir
avec lui. Et on a osé avancer que ce mensonge était
d' un barbare, si les autres avaient été d' un avare
et d' un lâche qui prostituait sa femme pour de
l' argent. Mais nous devons regarder ces accusations
contre Abraham comme des blasphêmes.
D' autres critiques audacieux ont témoigné leur
surprise qu' Abraham, âgé de cent-soixante ans, ou
au moins de cent, ait coupé lui-même le bois au
bas de la montagne Moria, pour bruler son fils,
après l' avoir égorgé. Il faut pour brûler un corps,
une grande charette pour le moins de bois sec, un
peu de bois verd ne pourrait suffire. Il est dit qu' il
p54

mit lui-même le bois sur le dos de son fils
Isaac. Cet enfant n' avait pas encor treize ans. Il
a paru à ces critiques aussi difficile que cet
enfant portât tout le bois nécessaire, qu' il aurait
été difficile à Abraham de le couper. Le réchaud
que portait Abraham, pour allumer le feu, ne
pouvait contenir que quelques charbons qui devaient
être éteints avant d' arriver au lieu du sacrifice.
Enfin on a poussé la critique jusqu' à dire que la
montagne Moria n' est qu' un rocher pelé, sur lequel
il n' y a jamais eu un seul arbre ; que toute la
campagne des environs de Jérusalem a toujours été
remplie de cailloux, et qu' il fallut dans tous les
temps y faire venir le bois de très loin. Toutes
ces objections n' empêchent pas que Dieu n' ait
éprouvé la foi d' Abraham, et que ce patriarche
n' ait mérité la bénédiction de Dieu par son
obéissance.
Voyez ci-dessous le sacrifice de la fille de
Jephté, et voyez ensuite les reproches qu' Isaie
fait aux juifs d' immoler leurs enfans à leurs
dieux, et de leur écraser saintement la tête sur des
pierres dans des torrens. (Isaie, ou ésaïa
chap 47.) alors on sera convaincu que les juifs
furent de tout temps de sacrés parricides.
Pourquoi ? C' est qu' ils abandonnaient souvent
Dieu, et que Dieu les abandonnait à leur sens
réprouvé.
p55

(90) c' est encore ici une nouvelle promesse de
bénir toutes les nations de la terre comme
descendantes d' Abraham, quoiqu' elles n' en
descendissent point. On peut entendre par toutes les
nations de la terre la postérité de Jacob, qui fut
assez nombreuse. Tous les incrédules regardent ces
histoires sacrées comme des contes arabes, inventés
d' abord pour bercer les petits enfans, et n' ayant
aucun rapport à l' essentiel de la loi juive. Ils
dirent que ces contes ayant été peu-à-peu insérés
dans le catalogue des livres juifs, devinrent
sacrés pour ce peuple, et ensuite pour les
chrétiens qui lui succéderent.
p56

(91) si Sara mourut à cent vingt-sept ans, et
si elle mourut immédiatement après qu' Abraham
avait voulu égorger son fils unique Isaac, ce fils
avait donc trente-sept ans, et non pas treize, quand
son pere voulut l' immoler au seigneur : car sa
mere avait accouché de lui à quatre-vingt-dix ans.
Or la foi et l' obéissance d' Isaac avaient été encor
plus grandes que celles d' Abraham ; puisqu' il
s' était laissé lier et étendre sur le bucher par un
vieillard de cent ans pour le moins. Toutes ces
choses sont au dessus de la nature humaine telle
qu' elle est aujourd' hui. Saint Paul, dans l' épitre
aux galates, dit que Sara est la figure de
l' église. Le révérend pere Don Calmet assure
qu' Isaac est la figure de Jesus-Christ, et qu' on
ne peut pas s' y méprendre.
(92) on voit à la vérité qu' Abraham, tout
grand prince qu' il était, ne possédait pas un pouce
de terre en propre ; et on ne conçoit pas comment
p57

avec tant de troupes et tant de richesses, il n' avait
pu acquérir le moindre terrein. Il faut qu' il
achete une caverne pour enterrer sa femme. On lui
vend un champ et une caverne pour quatre-cent sicles.
Le sicle a été évalué à trois livres quatre sous de
notre monnoie. Ainsi quatre-cent sicles vaudraient
douze-cent quatre-vingt livres. Cela paraît
énormément cher dans un pays aussi stérile et aussi
pauvre que celui d' Hébron, qui fait partie du
désert dont le lac Asphaltide est entouré, et où il
ne paraît pas qu' il y eut le moindre commerce. Il
est dit qu' il paya ces quatre-cent sicles en bonne
monnoie courante. Mais non seulement il n' y avait
point alors de monnoie dans le Canaan, mais
jamais les juifs n' ont frappé de monnoie à leur
coin. Il faut donc entendre que ces quatre-cent
sicles avaient la valeur de la monnoie qui courait
du temps que l' auteur sacré écrivait. Mais c' est
encore une difficulté ; puisqu' on ne connaissait
point la monnoie au temps de Moyse.
(93) ce serviteur, nommé éliezer, mit donc
la main sous la cuisse d' Abraham. Plusieurs
savans prétendent que ce n' était pas sous la cuisse,
mais sous les parties viriles, très révérées par
les orientaux, surtout dans les anciens temps,
non seulement à cause de la circoncision qui avait
consacré ces parties à Dieu, mais parce qu' elles
sont la source de
p58

la propagation du genre humain, et le gage de la
bénédiction du seigneur. Par cuisse il faut
toujours entendre ces parties. Un chef sorti de la
cuisse de Juda signifie évidemment un chef
sorti de la semence, ou de la partie virile de
Juda. Abraham fit donc jurer son serviteur qu' il
ne prendrait point une cananéenne pour femme à
Isaac son fils. L' auteur sacré manque peu
l' occasion d' insinuer que les habitans du pays sont
maudits, et de préparer à l' invasion que les juifs
firent de cette terre sous Josué et sous David.
(94) il nous paraît toujours étrange que les
anciens fassent travailler les filles des princes,
comme des servantes : que, dans Homere, les filles
du roi de Corfou aillent en charette faire la
lessive. Mais il faut considérer que ces prétendus
rois, chantés par Homere, n' étaient que des
possesseurs de quelques villages ; et qu' un homme qui
n' aurait pour tout bien que l' île d' Itaque, ferait
une mince figure à Paris et à Londres. Rébecca
vient avec une cruche sur son épaule, et donne à
boire aux chameaux. éliézer lui présente deux
pendans de nez ou deux pendans d' oreilles d' or de
deux sicles. Ce n' était qu' un présent de six livres
huit sous ; et les présens qu' on fait aujourd' hui
à nos villageoises sont beaucoup plus considérables.
Les bracelets valaient trente-deux livres, ce qui
paraît plus honnête. Il est inutile de remarquer
si les pendans étaient pour les oreilles ou pour le
nez. Il est certain que dans les pays chauds, où l' on
ne se mouche presque jamais, les femmes avaient des
pendans de nez. Elles se faisaient percer le nez
comme nos femmes se font percer les oreilles. Cette
coutume est encore établie en Afrique, et dans
l' Inde.
p59

Aben Esra avoue qu' il y a très loin du Canaan
en Mésopotamie ; et il s' étonne qu' Abraham, ayant
fait une si prodigieuse fortune en Canaan, étant
devenu si puissant, ayant vaincu cinq grands rois
avec ses seuls valets, n' ait pas fait venir dans ses
états ses parens et amis de Mésopotamie, et ne leur
ait pas donné de grandes charges dans sa maison.
Mr Freret est encore plus étonné, que ce grand
prince Abraham ait été si pauvre, qu' il ne fut
jamais possesseur d' une toise de terrein en
Canaan, jusqu' à ce qu' il eut acheté un petit coin
pour enterrer sa femme. S' il était riche en
troupeaux, dit M Freret, que n' allait-il
s' établir lui et son fils dans la Mésopotamie,
où les paturages sont si bons ? S' il fuyait les
caldéens comme idolâtres, les cananéens étaient
idolâtres aussi, et Rébecca était idolâtre.
M Freret ne songe pas que Dieu avait promis le
Canaan et la Mésopotamie aux juifs, et qu' il
fallait s' établir vers le lac de Sodome, avant
de conquerir les bords de l' Euphrate.
p60

(95) on a observé que Rébecca voulut partir sur
le champ, sans demander la bénédiction de ses pere
et mere, sans faire le moindre compliment à sa
famille. On a cru qu' elle avait une grande
impatience d' être mariée. Mais l' auteur sacré
n' était pas obligé d' entrer dans tous ces détails.
(96) nouvelle insinuation que les cananéens
deviendraient les ennemis des juifs, après avoir
reçu leur pere avec tant d' hospitalité.
(97) il veut dire la tente qui avait appartenu à
Sara : car il y avait trois ans que Sara était
morte. Calmet dit qu' Abraham envoya chercher une
fille pour son fils chez les idolâtres, parce que
Jésus-Christ n' a point prêché lui-même aux
gentils, mais qu' il y a envoyé ses apôtres.
p61

(98) on croit que Kétura était cananéenne. Cela
serait étrange, après avoir dit tant de fois qu' il
ne fallait point se marier à des cananéennes. Il est
encor plus étrange qu' il se soit remarié à
deux-cents ans, ou au moins à cent-quarante ans,
d' autant plus que Sara elle-même l' avait trouvé
trop vieux à cent ans pour engendrer. Cependant il
fait encor six enfans à Kétura. Ces six enfans
regnerent, dit-on, dans l' Arabie déserte. Ce
n' aurait pas été un fort beau royaume ; mais il se
trouverait par-là que les enfans de Kétura
auraient été pourvus, dans le temps que les enfans de
Sara, auxquels Dieu avait promis toute la terre,
ne possédaient rien du tout. Ils ne se rendirent
maîtres de la terre de Jérico que
quatre-cent soixante et dix ans après, selon la
computation hébraïque.
(99) il est difficile que deux enfans se battent
dans une matrice, et surtout dans le
commencement de la grossesse. Une femme peut sentir
des douleurs ; mais elle ne peut sentir que ses
deux fils se battent. On ne dit point comment et où
Rébecca alla consulter le seigneur sur ce
prodige ; ni comment Dieu lui répondit, deux
peuples sont dans ton ventre, et l' un vaincra
l' autre
. Il n' y avait point encore
p62

d' endroit privilégié, où l' on consultât le
seigneur : il apparaissait, quand il voulait ; et
c' est probablement dans une de ces apparitions
fréquentes que Rébecca le consulta.
(100) il est rare qu' un enfant naisse tout velu.
ésaü en est le seul exemple. Il n' est pas moins
rare qu' un enfant, en naissant, en tienne un autre
par le pied. Ce sont de ces choses qui n' arrivent
plus aujourd' hui, mais qui pouvaient arriver alors.
(101) il n' y avait pas encore de droit d' aînesse,
puisqu' il n' y avait point de loi positive. Ce n' est
que très-longtemps après, dans le deutéronome,
qu' on trouve que l' aîné doit avoir une double
portion, c' est-à-dire, le double de ce qu' il aurait
dû prendre, si on avait partagé également. On s' est
encore servi de ce passage pour tâcher de prouver
p63

que la genese n' avait pu être écrite que lorsque les
juifs eurent un code de loix. Mais en quelque temps
qu' elle ait été écrite, elle est toujours
infiniment respectable.
(102) la plupart des peres ont condamné ésaü,
et ont justifié Jacob ; quoi qu' il paraisse par le
texte qu' ésaü périssait de faim, et que Jacob
abusait de l' état où il le voyait. Le nom de
Jacob signifiait supplantateur. Il semble en effet
qu' il méritait ce nom ; puisqu' il supplanta
toujours son frere. Il ne se contente pas de lui
vendre ses lentilles si cherement, il le force de
jurer qu' il renonce à ses droits prétendus ; il le
ruine pour un dîner de lupins, et ce n' est pas le
seul tort qu' il lui fera. Il n' y a point de tribunal
sur la terre, où Jacob n' eût été condamné.
(103) on a cru que la ville de Gérar ne signifie
que le passage de Gérar, le desert de Gérar, et
qu' il n' y a jamais eu de ville dans cette
solitude, excepté Petra, qui est beaucoup plus loin.
Observez qu' il y a toujours famine dans ce
malheureux pays. Dieu ne donne point de pain à
Isaac, mais il lui donne des visions.
p64

(104) remarquez que l' auteur sacré ne perd pas
une seule occasion de promettre à la horde
hébraïque, errante dans ces déserts, l' empire du
monde entier.
(105) nous ne voyons point que Dieu ait donné
de loi particuliere à Abraham ; aucun précepte
général, excepté celui de la circoncision.
(106) voilà le même mensonge qu' on reproche
à Abraham et c' est pour la troisieme fois. C' est
dans le même pays ; c' est le même Abimeleck, à
ce qu' il paraît ; car il a le même capitaine de ses
armées que du temps d' Abraham. Il enleve Rébecca,
comme il avait enlevé Sara sa belle-mere. Mais
si cela est, il y aura eu quatre-vingts ans, selon
le comput hébraïque, que cet Abimeleck avait
enlevé Sara, quoique ce comput soit encore
très-fautif. Supposons qu' il eut alors trente ans :
il y avait donc quatre-vingts ans entre le
mensonge d' Abraham et le mensonge d' Isaac ; et
Abimeleck avait alors cent-dix ans.
p65

(107) il semble toujours, par le texte, que les
gens de Gérar reconnaissaient le même dieu
qu' Isaac et Abraham. Nous marchons à chaque ligne
sur des difficultés insurmontables à notre faible
entendement.
(108) on ne voit pas comment Isaac put semer
dans une terre qui n' était pas à lui. On voit encore
moins comment il put semer dans un désert de sable,
tel que celui de Gérar. On ne comprend pas
davantage comment il put avoir une récolte de cent
pour un. Les plus fertiles terres de l' égypte, de
la Mésopotamie, de la Sicile, de la Chine, ont
rarement produit vingt-cinq pour un : et
quiconque aurait de telles récoltes posséderait des
richesses immenses. Les contes qu' on nous fait du
terrein de Babylone, qui produisait trois-cents
pour un, sont absurdes. Il arrive souvent que dans
un jardin un grain de bled, tombé par hazard, en
produise une centaine et davantage ; mais jamais
cela n' est arrivé dans un champ entier.
p66

(109) il n' y a point de torrent dans ce pays, si
ce n' est quelques filets d' eau saumâtre qui
s' échappent quelquefois des puits qu' on a creusés,
lorsque le lac Asphaltide étant enflé, et se
filtrant dans la terre, en fait sortir ces eaux,
dont à peine les hommes et les animaux peuvent
boire. Les caravanes, qui passent par ce désert,
sont obligées de porter de l' eau dans des outres.
Quand ils ont trouvé par hazard un puits, ils le
cachent très soigneusement. Et il y a eu plusieurs
voyageurs que la soif a fait mourir dans ce pays
inhabitable.
(110) ces disputes continuelles pour un puits
confirment ce que nous venons de dire sur la
disette d' eau et sur la stérilité du pays.
(111) malgré les défenses positives du seigneur
d' épouser des filles cananéennes, voilà pourtant
ésaü qui en épouse deux à la fois, et Dieu ne lui
en fait nulle réprimande.
p67

(112) cette supercherie de Rébecca et de Jacob
est regardée comme très criminelle ; mais le succès
n' en est pas concevable. Il paraît impossible
qu' Isaac, ayant reconnu la voix de Jacob, ait été
trompé par la peau de chevreau dont Rébecca avait
couvert les mains de ce fils puîné. Quelque poilu
que fut ésaü, sa peau ne pouvait ressembler à celle
d' un chevreau. L' odeur de la peau d' un animal
fraîchement tué devait se faire sentir. Isaac devait
trouver que les mains de son fils n' avaient point
d' ongles. La voix de Jacob devait l' instruire assez
de la tromperie ; il devait tâter le reste du corps.
Il n' y a personne qui puisse se laisser prendre à un
artifice si grossier.
(113) Rébecca paraît encor plus méchante que
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Jacob ; c' est elle qui prépare toute la fraude : mais
elle accomplissait les décrets de la providence sans
le savoir. On punirait dans nos tribunaux Jacob et
Rébecca, comme ayant commis un crime de faux.
Mais la sainte écriture n' est pas faite comme nos
loix humaines. Jacob exécutait les arrêts divins,
même par ses fautes.
(114) on demande encore comment Dieu put
attacher ses bénédictions à celles d' Isaac,
extorquées par une fraude si punissable et si aisée
à découvrir ? C' est rendre Dieu esclave d' une
vaine cérémonie,
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qui n' a, par elle-même, aucune force. La
bénédiction d' un pere n' est autre chose qu' un
souhait pour le bonheur de son fils. Tout cela,
encore une fois, étonne l' esprit humain, qui n' a,
comme nous l' avons dit souvent, d' autre parti à
prendre que de soumettre sa raison à la foi. Car
puisque la sainte église, en abhorrant les juifs et
le judaïsme, adopte pourtant toute leur histoire,
il faut croire aveuglément toute cette histoire.
(115) ésaü a toujours raison : cependant son pere
lui dit qu' il servira Jacob. ésaü ne fut point
assujetti à Jacob. Une partie de ceux qu' on croit
les descendans d' ésaü furent vaincus à la vérité
par la race des asmonéens ; mais ils prirent toujours
leur revanche. Ils aiderent Nabucodonosor à ruiner
Jérusalem.
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Ils se joignirent aux romains. Hérode iduméen fut
créé, par les romains, roi des juifs, et
longtemps après ils s' associerent aux arabes de
Mahomet. Ils aiderent Omar, et ensuite Saladin, à
prendre Jérusalem ; ils en sont encore les maîtres
en partie ; et ils ont bâti une belle mosquée sur les
mêmes fondemens qu' Hérode avait établis pour
élever son superbe temple. Ils partagent avec les
turcs toute la seigneurie de ce pays, depuis
Joppé jusqu' à Damas. Ainsi, presque dans tous les
temps, c' est la race d' ésaü qui a été
véritablement bénite ; et celle de Jacob a été
tellement infortunée, que les deux tribus et demi
qui lui resterent sont aujourd' hui aussi errantes,
aussi dispersées, et beaucoup plus méprisées que les
anciens parsis, et que ne l' ont été les restes
des prêtres isiaques.
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(116) les savants critiques en histoires anciennes
remarquent que toutes les nations avaient des
oracles, des prophéties, et même des talismans, qui
leur assuraient l' empire de la terre entiere. Chacune
appellait l' univers le peu qu' elle connaissait
autour d' elle. Et depuis l' Euphrate jusqu' à la
mer Méditerranée, et même dans la Grece, tout
peuple qui avait bâti une ville l' appellait la
ville de dieu, la ville sainte, qui devait
subjuguer toutes les autres. Cette superstition
s' étendit ensuite jusques chez les romains. Rome
eut son bouclier sacré qui tomba du ciel, comme
Troye eut son palladium. Les hébreux, n' ayant alors
ni ville, ni même aucune possession en propre, et
étant des arabes vagabonds, qui paissaient quelques
troupeaux dans des déserts, virent Dieu au haut
d' une échelle ; et ces visions de Dieu, qui leur
parlait au plus haut de cette échelle, leur tinrent
lieu des oracles et des monumens dont les autres
peuples se vanterent. Dieu daigna toujours se
proportionner, comme nous l' avons déjà dit, à la
simplicité grossiere et barbare de la horde
juive, qui cherchait à imiter, comme elle pouvait,
les nations voisines.
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(117) il n' y avait alors ni ville de Luz, ni
ville de Béthel dans ce désert. Béthel signifie en
chaldéen habitation de Dieu, comme Babel,
Balbec, et tant d' autres villes de Syrie. C' est ce
qui a fait croire à plusieurs critiques que la
genese fut écrite longtemps après l' établissement des
arabes hébreux dans la Palestine. Beth étant un
mot qui signifie habitation, il y a un nombre
prodigieux de villes, dont le nom commence par
beth .
à l' égard de la pierre servant de monument, c' est
encore un usage de la plus haute antiquité. On
appellait ces monumens grossiers béthilles ,
soit pour marquer des bornes, soit pour indiquer
des routes. Elles étaient réputées consacrées, les
unes au soleil, les autres à la lune ou aux
planetes. Les statues ne furent substituées à ces
pierres que longtemps après. Sanconiaton parle des
béthilles , qui étaient déjà sacrées de son temps.
(118) ce voeu de Jacob a paru fort singulier
aux critiques : je t' adorerai, si tu me donnes du
pain et un habit etc,
semble dire : je ne
t' adorerai pas, si tu ne me donnes rien. Les
prophanes ont comparé ce discours de Jacob aux
usages de ces peuples qui jettaient leurs idoles dans
la riviere, lorsqu' elles ne leur avaient pas accordé
de la pluie. Les mêmes
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critiques ont dit que ces paroles de Jacob étaient
tout-à-fait dans son caractere, et qu' il fesait
toujours bien ses marchés.
(119) les mêmes critiques ont observé, qu' il
est parlé déjà deux fois de dixmes offertes au
seigneur ; la premiere, quand Abraham donne la
dixme à Melchisédec, prêtre, roi de Salem ; et la
seconde, quand Jacob promet la dixme de tout ce qu' il
gagnera : ce qui a fait conjecturer mal-à-propos que
cette histoire avait été composée par quelqu' un qui
recevait la dixme.
(120) ce marché fait par Jacob avec Laban fait
voir évidemment que Jacob n' avait rien, et que
Laban avait très peu de chose. L' un se fait valet
pendant sept ans pour avoir une fille ; et l' autre
ne donne à sa fille aucune dot. Un pareil mariage
ne semble pas présager l' empire de la terre
entiere que Dieu avait promis tant de fois à
Abraham, à Isaac et à Jacob.
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(121) Jacob, qui avait trompé son pere, trouve
ici un beau-pere qui le trompe à son tour. Mais
on ne conçoit pas plus comment Jacob ne
s' apperçut pas de la friponnerie de Laban, en
couchant avec Lia, qu' on ne conçoit comment Isaac
ne s' était pas apperçu de la fripponnerie de
Jacob. On n' attraperait personne aujourd' hui avec de
pareilles fraudes ; mais ces temps-là n' étaient
pas les nôtres.
(122) voilà donc Jacob, le pere de la nation
juive, qui se fait valet pendant quatorze ans pour
avoir une femme. Les origines de toutes les nations
sont petites et barbares, mais il n' en est aucune
qui ressemble à celle-ci.
(123) non seulement Jacob épouse à la fois
deux soeurs, dans un temps où l' on suppose que la
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terre était très peuplée ; mais il joint à cet
inceste l' incontinence de coucher avec la servante
de Rachel, et ensuite avec la servante de Lia. On a
prétendu que tout cela était permis par les
coutumes des juifs ; mais il n' y a point de loi
positive qui le dise ; nous n' en avons que des
exemples. On épousait les deux soeurs ; on épousait
sa propre soeur ; on couchait avec ses servantes.
Telles étaient les moeurs juives ; nos loix sont
différentes.
(124) dans des temps très postérieurs, les racines
de mandragores ont passé pour être prolifiques.
C' est une erreur de l' ancienne médecine ; c' est
ainsi qu' on a cru que le satyrion et les mouches
cantarides excitaient à la copulation ; mais de
pareilles rêveries ne furent débitées que dans les
grandes villes, où la débauche payait le
charlatanisme. C' est encore une des raisons qui ont
fait penser aux critiques que les évenemens de la
genese n' avaient pu arriver, et qu' ils n' avaient
pu être écrits dans le temps où l' on fait vivre
Moyse : mais cette critique nous paraît la plus
faible de toutes. Nous pensons que des gardeurs de
moutons et de chevres, tels qu' on nous peint les
patriarches, pouvaient avoir
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imaginé la pr